Elisa Magny, poème de Volcy Delafaye.

Petit retour sur le naufrage du navire havrais le « Gustave Edouard », 3 mats de 500 tonneaux ayant pour capitaine Mr Négret.

Ce navire qui avait pour destination l’ile Bourbon (La Réunion) avec plusieurs passagers fit fausse route et se brisa contre les écueils de « Roches Noires » à Flacq (Ile Maurice). Parmi les passagers se trouvaient M. Henri Magny, négociant, avec sa femme et 3 enfants, dont 2 garçons et une fille Elisa. Cette enfant (7 ans) se noya ainsi que son plus jeune frère Jules (5 ans), M. Volcy Robin et M. Ernest Lyon. Elisa Magny a été enterrée au cimetière de Saint-Julien (Flacq, derrière l’église du même nom au pied de la tombe de l’abbé Déroulède jeune prêtre mauricien dont toute la vie fut celle d’un saint, bienfaiteur des pauvres).

Le capitaine qui n’était pas à son premier sinistre, passa en jugement et fut destitué de tout droit de prendre à l’avenir le commandement d’un navire quelconque.

L’enfant survivant de la famille Magny, Henri Magny (aîné de la fratrie), est le père de mon arrière-grand-mère, Emmeline Magny, épouse de Marie Thomy Desriscourt de Lanux.

A l’occasion de ce naufrage, Volcy Delafaye (1819-1859) publia la pièce de vers dans un journal du pays, vers la fin de l’année 1845, l’année même où le « Gustave Edouard » fit côte.

Elisa Magny

Aujourd’hui que nul bruit ne monte de la plage
Pour nous entretenir de l’horrible naufrage,
Qu’aux lieux où il se brisa le nouveau Saint-Géran
A peine nous jetons un œil indifférent,
Que le silence, ami du calme et du mystère,
Seul y penche son aile et plane solitaire ;
Que notre âme et la mer, bruyantes un moment,
Ont soudain retrouvé leur calme battement ;
Aujourd’hui que leur temps dans sa marche a repris
A l’une sa tristesse, à l’autre ses débris,
Je viens, pauvre Elisa, puisque seul il surnage,
Tâcher de préserver d’un plus profond naufrage
Ton nom que, sans pitié, l’insatiable oubli
Emporterait demain comme un dernier débris.
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Tandis que dans la nuit, alors plus radieuse,
Sur le « Gustave Edouard » la mer victorieuse
   Amoncelait ses flots ;
Que sur le grand cadavre, hélas presqu’au rivage,
Chaque vague en passant se ruait avec rage,
   Emportant des lambeaux ;
Tandis que l’Océan de sa voix haute et fière,
A la riche curée immobile en sa serre,
   Conviait ses enfants
Et pour cacher à Dieu les cris de ses victimes
Sans cesse tourmentait ses immenses abimes
   Qui grondaient triomphant
Dors, ma pauvre Elisa, comme dans ton berceau,
Si ton corps frissonnait par le froid du tombeau,
Il se dépouillerait du linceul funéraire
Pour en couvrir tes pieds grelottants sur la pierre ;
Dors ! Il a trop souvent endormi de douleurs,
Pour troubler ton sommeil et réveiller tes pleurs
Eh ! Quel si grand chagrin, quelle amère pensée,
Enfant, pourrait tenir ta jeune âme oppressée ?
Dis ? Quel vent ennemi, quelle méchante voix
Pourrait troubler jamais le calme de tes bois,
Pauvre oiseau sans essor dont l’aile pure et blanche,
Malgré son poids si doux a fait céder la branche.
Seulement, si parfois, un rêve dans la nuit
Se lève, et sur ton front vient se poser sans bruit,
De ton passé d’hier à l’oubli seul s’attache,
Une larme aussitôt dans tes yeux doit briller
(Larme que nulle main ne saurait essuyer)
En songeant, pauvre enfant, à ta mère adorée,
A ces baisers si chers dont ta bouche est semée.
Ton rêve se poursuit et te montre d’abord
Le pont d’un bâtiment où déferle la mort ;
Au hurlement des flots les marins aux fronts blêmes
Répondent par des vœux mêlés à des blasphèmes,
Aux cris de désespoir qui montent dans les airs,
Et que couvre aussitôt la grande voix des mers,
Une autre voix se joint et pleure et se lamente ;
C’est la cloche du bord que la mer tourmente
Qui tout en signalant sans cesse le danger,
Semble sonner le glas de chaque passager ;
Et puis à ton regard apparaît comme une ombre
Une femme à genoux sur ce vaisseau qui sombre,
Elle tient dans ses bras trois enfants, ô douleur,
Qu’elle voudrait cacher dans le fond de son cœur ;
Son regard plein d’angoisse et d’amère tristesse
Montre tout son amour et toute sa faiblesse
Mais voici qu’une vague à l’aspect menaçant
Vers ce groupe éperdu se traine en frémissant
Ces mots se font entendre : Ah ! sauve moi, ma mère,
Sauve moi, je n’ai pas encor dit ma prière.
Avant que la prière, hélas ! n’eut commencé,
Le pont était désert, la vague avait passé.
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Une vague en son sein entourait, l’inhumaine,
Deux objets consacrés ; l’un était un Christ d’or
Dont les bras mutilés se cramponnaient encor
Aux bras impuissants de sa croix en ébène ;
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L’autre était une enfant, trop céleste pour nous
Dont l’âme retardait l’instant d’ouvrir son aile
Pour regagner les cieux, et d’un regard jaloux
Regrettait ce beau corps, le seul nid digne d’elle.
Tous deux, enfant et croix tournoyaient dans la mort
Et se heurtaient le front ; et lorsqu’enfin la lame
Les jeta bruyamment sur les rochers du bord,
La croix était sans Christ, l’enfant était sans âme.
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Plus tard, on releva les deux débris du lieu
Où chacun reposait par un hasard étrange,
Et on plaça la croix, veuve alors de son dieu,
Sur le corps de l’enfant orpheline de son ange.
L’une voit à ses pieds, au lieu de son Christ Saint
Un martyre qu’ont sacré l’enfance et la misère ;
L’autre près d’elle c’est la croix, signe divin,
Qui veille sur son front comme y veillait sa mère.
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O débris mutilés par les flots inhumains !
J’ai voulu voir l’endroit que de pieuses mains
Pour nous, hélas ! encore humides du naufrage
Ont choisi, dernier port à l’abri de l’orage !
Il est digne de vous et l’on dirait que Dieu
A marqué de son doigt et désigné ce lieu
Comme un saint rendez-vous où la foi, l’espérance
Devraient se rencontrer et dormir en silence.
On vous a réunis à l’homme vertueux,
Au pasteur juste et bon, au ministre pieux
Prêtre par la parole et prêtre aussi par l’âme
Cœur divin que la mort toujours trop tôt réclame,
Et que parfois le ciel dans ses plus mauvais jours
Nous prête pour une heure et reprend pour toujours.
Sous le regard béni du ministre sincère
Qui donnait son manteau pour en couvrir son frère.
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Si ce rêve parfois dans la nuit de ta tombe,
Se montre et disparaît à ma blanche colombe
Lors de ton doux sommeil, dors et ne cherche pas
A croiser tes deux mains pour prier Dieu tout bas
Dors, ne demande pas à ta mémoire absente
Le vœu qui s’est éteint sur ta lèvre …
Enfant, réjouis-toi. Le ciel l’avait compris,
Ce vœu que le flot sombre étouffa sous ses cris.
Ta prière vers lui, sans peine est arrivée,
Il l’a lue en ton cœur … car ta mère est sauvée.
Repose donc en paix, mais quand vers toi pourtant
Les échos de la rive et les plaintes du vent
Parviendront ; quand chacun dans son triste langage
Te dira que la mer compte un nouveau naufrage
Lève-toi de ta tombe, et la croix à la main,
De nos bords menaçants vite prends le chemin,
Vole sur les rochers, plane sur les abîmes,
Partout où le danger va faire des victimes
Apparais comme un astre, apparais sur les flots,
Que sur tes doux rayons nagent les matelots,
Et surtout si jamais un enfant de ton âge
Se voyait comme toi près de faire naufrage
Si ta main ne pourrait l’arracher à la mort,
Tache de lui donner assez de temps encor,
Pour qu’elle puisse au moins en songeant à sa mère,
Commencer et finir sa dernière prière.
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Documents transmis par mon cousin issu de germain, Dominique Upton :

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